Le choc des langues : du grec ancien au français contemporain
En grec moderne, le texte se dit keimono, [...]c’est-à-dire littéralement, le gisant : celui qui est couché et que l’acteur relève, ce qui est mort et que l’acteur ressuscite. L’acteur est un homme debout qui relève celui qui gisait. Il change les lettres en parole. Par le corps de l’acteur, la lettre vit ; par le don du souffle, le texte ressuscite, par son souffle le texte ressuscite . Valère Novarina
Aborder une tragédie antique, ce n’est pas seulement s’intéresser au personnage principal, en l’occurrence ici Antigone, mais suivre les protagonistes, chacun dans leur rôle, selon qu’ils font avancer l’intrigue de péripétie en péripétie ; en particulier le messager : c’est lui qui fait voir très précisément les événements par la parole, qui déploie l’espace, accélère ou ralentit le temps, bouleverse l’entendement … Il faut être attentif aussi à ce que le chant du chœur et du coryphée provoque chez le spectateur d’épisode en épisode, et éprouver à quel point agit ce que nous ne voyons pas, ce qui à tout moment hante le théâtre : les morts, les dieux, des générations dévastées à partir desquelles le mythe s’est construit. C’est de tout cela dont il faudra prendre conscience, quand, à la suite d’un long travail sur la matière textuelle, sonore, rythmique, chantée, nous nous aventurerons sur les traces d’Antigone bien au-delà de tout ce dont nous pouvons en imaginer. Eloignons-nous un moment de ce qui dans notre mémoire fige la fille d’oedipe dans un désir de justice obstiné face à Créon, et envisageons-la dans sa fragilité, sa quête, son repli ; considérons toute la lignée de crimes d’incestes et d’horreurs dont elle est issue ; pensons à sa mère Jocaste (aussi sa grand-mère), qui s’est pendue… Essayons de saisir où germe la décision de l’acte qu’elle va accomplir. Suivons le moindre de ses actes très concrètement ; mêlons-nous à ses soupirs, ses battements cardiaques qui nous conduiront à coup sûr au cœur de la prosodie, et aux palpitations du chant. Parce que comme l’écrit Alain Didier-Weil dans « Invocations » : Le fait que ce « soit dans ce temps où il n’y a plus rien à attendre d’aucune parole que le recours au chant surgisse nous questionne : quand il n’y a plus rien à espérer du sens, le son ne se révèle-t-il pas comme le dernier recours par lequel peut s’invoquer « l’inespéré » ? » Claude Buchvald
Passeur de la poésie théâtrale et de son langage musical, la voix est pour le comédien son principal instrument de communication spirituelle avec les spectateurs. Les poètes ont besoin d’être compris et respectés lors de la présentation de leurs œuvres. Ceci ne peut arriver qu’avec la maîtrise d’une technique vocale supérieure qui permette la liberté absolue des gradations psychiques et les polychromies des confidences spirituelles. Dans son rôle difficile d’« intermédiaire », tant dans l’ acte scénique que dans la vision poétique, la recherche de l’unicité de la voix constitue pour le comédien sa responsabilité première dès qu’il s’aventure dans les textes, un périple tout en dédales qui débouche sur la représentation : insaisissable et magnifique instrument, la voix alimente bel et bien la dextérité du comédien, héros en fin de compte de la scène théâtrale. Ancien collaborateur d’Antoine Vitez et de Xenakis, Spyros Sakas transmettra la technique spécifique qu’il a élaborée tout au fil de sa carrière et de ses recherches menées au cœur du Laboratoire de recherche vocale d’Athènes. Alternant travail individuel et collectif, cette rencontre avec l’instrument vocal passe par une libération du corps pour potentialiser son énergie et ensuite faire ressortir toute sa sonorité. Les méthodes innovatrices qu’il a introduites dans son enseignement conduisent acteurs ou chanteurs à maîtriser ainsi différentes techniques stylistiques d’interprétation.

PROGRAMME
Avec la traduction française d’Antigone de Sophocle par Florence Dupond aux éditions de l’Arche
Le texte grec ancien servira également le travail vocal. Il sera transcrit phonétiquement afin d’en faciliter l’émission.
Le matin, de 10h à 13h, travail avec Natassa Zouka et Spyros Sakkas
Pendant 1 heure, Natassa Zouka proposera d’abord un entraînement physique et vocal fondé sur le mouvement dansé et la chorégraphie des corps. Influence du dyonysisme, le choeur se déplace en dansant et en chantant, et entre pour accomplir un acte rituel. Il s’agira de chercher et d’explorer le corps individuel - corps collectif, l’espace, le groupe face au héros - la voix dans un corps libre, le silence, la complicité du groupe- choeur, le geste quotidien et le geste rituel.
Puis Spyros Sakas poursuivra avec Natassa Zouka l’entraînement par une recherche des voix et des timbres par l’écoute. Il travaillera ensuite tour à tour individuellement et collectivement avec les acteurs sur l’émission vocale, parlée et chantée.
L’après-midi, de 14h à 16h, le travail avec Claude Buchvald sur la dramaturgie de la parole tragique portera :
sur l’émergence de la parole, notamment du rôle du messager
le rythme
le rapport
l’espace dans la saisie au présent du rôle, à travers la parole agissante
le rapport au chœur et au public.
De 16h à 18h, le travail sera mené conjointement par Claude Buchvald, Spyros Sakkas et Natassa Zoukas dans les perspectives suivantes :
« - toucher très concrètement la matière brute du texte par le souffle, les mains, les pieds, jusqu’à en sentir dans le corps les effets, en saisir la composition, éclaircir les trajectoires, évaluer les champs de forces.
Les grands textes ne nécessitent pas d’être remis au goût du jour : la langue est vivante définitivement. Dès qu’un théâtre l’accueille, elle est prête à faire son ouvrage, à revivifier d’elle-même la pensée dans tous ses filaments, méandres, échos. La langue a gagné en intensité et étrangeté au cours des siècles, elle doit garder sa singularité d’origine et la vie que l’auteur lui a insufflée ; ne pas craindre cet éloignement apparent qui nous la rend si étrangère par moments, mais au contraire prêter l’oreille à ce qui nous semble le plus incompréhensible et l’offrir avec encore tout son mystère, tel l’ange annonciateur.
Il ne s’agit pas pour autant de la rendre archaïque, saugrenue, sous prétexte d’en respecter toutes les particularités, mais simplement de la rendre à elle-même dans le temps que nous vivons sans nous préoccuper de la moderniser ou non. La modernité passe, ce que renferme le poème reste intemporel (un intemporel qui inclut le présent). En outre, si nous voulons qu’elle ait un impact sur le présent autant aller à la quête du noyau qui l’a engendrée avec la violence et le feu : cette énorme énergie latente prête à jaillir et fertiliser le temps.
Le sens, comme la respiration, se délivre goutte à goutte, pas à pas ou par fulgurance, dans un son, un geste, un déplacement, une rupture. La pensée est révélée hors soi, elle se voit. Avec les acteurs, nous mettrons à jour la structure de la pièce ; le rapport des personnages entre eux ; les fils conducteurs, les situations s’il y a lieu, les ruptures, coups de théâtre, etc.
- Le travail de mémoire, dans tous les sens du terme, ne doit pas être entravé ni limité à certaines zones d’appréhension ou de connaissances, mais en constante évolution : Un mot à lui seul peut tout faire basculer et continuer son chemin dans des endroits non vus. Le son est aussi porteur de sens et peut faire exploser des pans entiers de certitudes s’il est émis à bon escient, ne serait-ce qu’un soupir : le passer sous silence, serait nier le sens même d’une réplique, de la scène, voire de la pièce entière.
En mettant en ordre le chaos, notre dramaturgie ne cherchera pas à tout expliquer, mais à éclairer et mettre en abîme l’inexprimable. Elle inclura le public, sa place, sa respiration, elle pensera avec.
Ouvrir de nouveaux flux ! C’est toujours un effort mental et physique, quand il s’agit de tout ordonner très précisément, de s’affronter au corps du texte, de se mettre en relation de souffle et de rythme pour relancer le mouvement qui va dégeler des émotions et donner à voir, à entendre de façon toujours nouvelle la matière qui est là, avec la pensée qui s’y mêle, qui la constitue et qui vivante continue d’agir avec le temps au présent. C’est tactile, dynamique. C’est un autre rapport à la réalité qui à chaque instant se révèle très concrètement. »
Claude Buchvald
En fin de parcours, les esquisses réalisées pourront donner lieu à une présentation publique.

Maître :
30.09.2010
De
14h30 à
18h00