« Ubu, roi sans frontière
de Jarry au Kyôgen, la veine satirique »

La veine satirique

Pour l’acteur comme pour le poète, l’humour est sans doute la meilleure arme.
Ce stage vise à développer le potentiel comique de l’acteur, en insistant sur sa portée satirique.

Deux œuvres seront tour à tour explorées : Ubu Roi d’Alfred Jarry, et la pièce contemporaine japonaise Le Roi et le Dinosaure de Takeshi Umehara.

L’inspiration des techniques de jeu inventoriées dans Le Dictateur de Chaplin, et l’appui du savoir-faire ancestral japonais soutiendront la recherche.
Pour rendre la satire plus percutante, l’acteur se demande souvent comment exagérer tout en restant vrai. Mais peut-être faut-il aussi exagérer pour être vrai… Le programme proposé durant ce stage devrait aider à répondre à ces questions.
Autour d’un thème : les assoiffés du pouvoir
Ippei Shigeyama

 

Ubu Roi La provocation du texte : Ubu Roi d’Alfred Jarry

Par son jeu verbal incessant, Jarry renoue avec Rabelais, la commedia dell’arte et Shakespeare, qu’il parodie. La Mère Ubu reproche à son mari son manque d’ambition et le pousse à assassiner le roi Venceslas pour prendre sa place sur le trône de Pologne. Il s’ensuit un jeu de massacre, où la satire se cache sous la fantaisie. Avec sa machine à décerveler, le Père Ubu a sans doute trouvé de nombreux émules au cours du XXème siècle. Lors de la première représentation d’Ubu Roi au Théâtre de l’œuvre, Jarry avait prévenu le public : « Quant à l’action, elle se passe en Pologne, c’est-à-dire Nulle Part ». Assurément, ce Nulle Part au théâtre renvoie au Partout dans la réalité tant les hommes semblent plus que jamais rivaliser à travers le monde dans une surenchère de bêtise et de brutalité pour assouvir leurs besoins de pouvoir. Par son « énorme » provocation lancée au théâtre, Jarry avait fait figure de précurseur. Annonçant le théâtre dada et surréaliste, Il proposait un jeu tout en ruptures, accentuant décalages et disproportions pour que le spectateur ne sache plus distinguer si ce sont les acteurs qui exagèrent dans la dérision ou les personnages qui excèdent dans l’horreur. Plus tard, Antonin Artaud, qui intitulera son théâtre Alfred Jarry, cherchera à « faire sursauter le spectateur sur sa chaise », en prônant l’humour comme la « seule attitude compatible avec la dignité de l’homme pour qui le tragique et le comique sont devenus une balançoire ».

 

La référence chaplinesque : Le Dictateur

Dans les années 30, André François-Poncet, ambassadeur de France en Allemagne adressait au Quai d’Orsay la note confidentielle suivante : « Il y a des jours où, devant un globe terrestre, il renverserait les nations, bouleverserait les continents, la géographie et l’histoire, comme un démiurge devenu fou. A d’autres moments, il rêve d’être le héros d’une éternelle paix où il se consacrerait à l’érection des plus magnifiques monuments. » Ces phrases, qui semblent extraites d’une fiction, décrivent le Chancelier Hitler. Une telle description fait pourtant immédiatement penser à Hinkel, le Dictateur de Charlie Chaplin, notamment quand il danse avec sa mappemonde…
Tandis que le vrai Hitler galvanisait les foules par ses discours paranoïaques, Hinkel, son double de fiction, en démontrait leur folle absurdité. A la propagande haineuse, Chaplin répondait par la satire. En s’inspirant des bandes d’actualité, il tentait de déjouer les menaces de la barbarie nazie en mettant à profit toute sa force de dérision comique. A son talent gestuel, Chaplin ajoutait le sens de l’imitation parodique et la verve rythmique. En réutilisant les moindres lazzis du registre burlesque, en substituant les mots par du gromlo, il démontait les rouages de la propagande haineuse...
Son art continue aujourd’hui de nous inspirer. La référence à Chaplin éclairera notre travail.
Chaplin: Le dictateur

Copyright : Roy Export Company Establishment

 

Motohiko Shigeyama La satire japonaise sur le monde actuel :
Le Roi et le Dinosaure


Les saynètes de Kyôgen sont des farces japonaises dont la forme d’art théâtral s’est cristallisée au XIV-XVème siècle. Par la suite, le Kyôgen perdit son côté satirique pour célébrer de façon comique l’humanité.
Depuis quelques années, le kyôgen contemporain a retrouvé toute sa verve satirique. En continuant à donner vie au répertoire traditionnel japonais, certaines familles se sont permis d’innover avec l’audace de porter leur propre regard sur l’actualité du monde. Fort de l’expérience de plusieurs générations, leur savoir faire ne leur suffit plus : il lui ont redonné la charge subversive dont seul l’humour est capable.
En 2002, l’auteur Takeshi Umehara a ainsi écrit pour la famille Shigeyama une satire de l’actualité : Le Roi et le Dinosaure. Il s’agit des tribulations du roi Tottler, roi va-t-en guerre, entouré de ses ministres et conseillers tel le Grand Marchand Mokusuke. Afin de relancer l’économie, Tottler veut anéantir le pays qui lui tient tête et manigance auprès des journalistes pour que tout le monde soit persuadé que le peuple veut la guerre.
Tout en respectant les codes de jeu traditionnels du Kyôgen, la pièce Le Roi et le Dinosaure est très proche de Ubu Roi, tant par son intrigue que par son esprit.
Nous nous proposons de les explorer parallèlement et de confronter ainsi leurs mises en jeu respectives.

 

 

L’appui du savoir-faire ancestral : le kyôgen des Shigeyama

Le Kyôgen joue, en tant qu'intermède de vingt à trente minutes, le rôle de contrepoint face à la tension tragique du Nô. Bouffonneries inspirées de la vie quotidienne médiévale, les pièces de Kyôgen plongent à la manière de la commedia dell'arte dans la satire sociale. Fondé sur la verve drôlatique des paroles et des situations, le comique tire également parti du contraste saisissant entre la trivialité des situations et la stylisation parfois emphatique ou même hiératique des gestes les plus grotesques. Alors que les mouvements d'ensemble sont réglés en chorégraphie, les personnages paraissent empreints d'une grande dignité jusque dans les scènes de lutte ou d'ivrognerie.
 

 

 

 


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