Le poème dramatique

Anatoli Vassiliev

Valérie Dréville

 

 

"Il y a plusieurs années, j’ai été confronté à un problème essentiel : que faire du verbe, du mot ? Le sentiment, je savais, mais le verbe, le mot…. ? Il fallait étudier ce problème et apprendre à parler, à parler de telle manière que le mot ne se transforme pas en cette baudruche que peut devenir le corps. Et tous ceux qui pratiquent le théâtre savent que dès qu’on commence à prononcer le mot forte, il enfle, gonfle, se dilate. Tout notre travail, à mes acteurs et à moi, est consacré ces derniers temps à la problématique du verbe, du mot, à la théorie, la technologie, le training. Parce que sur le chemin de l’objectivation de l’acteur par rapport au rôle, le mot est le dernier rempart, que retiennent les armées des émotions.
Chacun a assimilé une langue avec sa musique, sa mélodie, son intonation. Cette mélodie contient nos sentiments, nos pensées ; bref notre histoire. Et nous tous, nous partageons une même mélodie. Quand nous passons sur un plateau de théâtre, nous la conservons : c’est elle le dernier rempart à détruire. On ne perçoit pas la parole sans une mélodie. L’intonation est l’arme la plus puissante, le véhicule fondamental de la communication. Si vous vous mettez à parler le français sur une mélodie qui lui est parfaitement étrangère, on cesse de vous comprendre […] Donc l’information est entièrement incluse dans la mélodie. Donc celle-ci véhicule l’information. […] Et maintenant, demandons-nous de quelle information il s’agit. Est-elle porteuse d’une parabole, d’une pastorale ou d’une histoire intellectuelle ? ça, c’est une question ! Pour que le langage de l’acteur se fasse porteur de la parabole, j’ai changé radicalement son intonation. […] En changeant la rythmique et la mélodie de la langue française, je ne la prive pas nécessairement de contenu. Simplement, vous ne recevez pas l’information habituelle de la mélodie. Elle n’est plus la même. […] Je propose ainsi d’avoir une autre écoute de la mélodie – d’y entendre un autre sens . "

Anatoli Vassiliev : "A propos d’Amphitryon," Rencontres théâtrales d’Avignon, le 24 juillet 1997

 

L’acteur doit avoir l’oreille absolue. L’oreille absolue de la vie...
Autrefois je faisais toujours le même rêve : j'entre au théâtre… - et ensuite je l'ai construit ce théâtre -, j'entre, et la première chose que j'entends ce sont des voix.
Ce sont les voix des habitants du ciel, des voix fortes et claires, et elles sont transparentes, et elles sont si transparentes qu'elles n'ont rien de quotidien, de banal ; c'était comme une sorte de rêve ensoleillé, céleste.


Et ensuite je continue, et je vois les acteurs réels.
Je vois, ce sont des gens, ils ont un corps, ce sont des êtres de chair. et malgré tout, c'est comme l’éther, ils sont comme immatériels. Ils sont très légers – des nuages.
C'est ce théâtre dont j'ai rêvé. Comme d'un théâtre donné par le ciel et venu à la terre

 

Anatoli Vassiliev, Théâtre du Rond-Point, Paris, le 3 juillet 1996.

Photo : crédit Victor Bazhenov

 

 

Valérie Dréville

 

Après son parcours de comédienne mené avec Antoine Vitez, Valérie Dréville a rencontré Anatoli Vassiliev en 1992 lors du Bal masqué de Lermontov, qu’il mit en scène au Français. Cette rencontre fut pour elle déterminante car la démarche de Vassiliev lui semblait ouvrir des horizons insoupçonnés par ses questionnements renouvelés sur le sens d’être acteur.


Après son départ de la Comédie-Française, Valérie Dréville s’est rendu régulièrement en Russie, pour finalement s’y installer pendant toute une année. A Moscou, au « Théâtre Ecole d’Art Dramatique », elle s’est immergée dans des territoires de jeu complètement inédits, tel le rôle troublant de Médée dans l’adaptation d’Heiner Müller, fruit de ce compagnonnage avec Anatoli Vassiliev. Invité en 2002 à monter Amphitryon de Molière à la Comédie-Française, Vassiliev a alors confié à Valérie Dréville le travail de technique verbale auprès des acteurs.
 

   


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